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Les principaux dissidents

  La psychanalyse -- Les grands personnages -- Les dissidents

l.gif (1051 octets)'histoire de la psychanalyse est parsemée de débats concernant la théorie et la pratique clinique. Plus souvent qu'autrement, ces querelles sont aussi des guerres de pouvoir et des rivalités personnelles. C'est là probablement le lot de bien des mouvements semblables où foisonnent les personnalités fortes et les idées originales. Dans son ensemble, le mouvement analytique a pu assez bien composer avec la diversité. Toutefois, certains individus ont élaboré des points de vue théoriques ou cliniques à tel point éloignés des conceptions centrales de la psychanalyse freudienne qu'ils ont senti le besoin de rompre avec le mouvement ou en ont été exclus. Nous abordons ici les dissidents qui ont côtoyé Freud, ceux qui l'ont amené à créer le comité secret voué à la sauvegarde de la psychanalyse. . .

Alfred Adler

    Alfred Adler (1870-1937) était un jeune médecin viennois lorsqu'il fut parmi les tout premiers disciples à se joindre à Freud et à participer aux soirées de discussion du mercredi soir. Il ne fut jamais toutefois un proche de Freud qui a souvent exprimé dans sa correspondance le peu d'estime qu'il avait pour "ses viennois" qui, dans l'ensemble n'ont pas produit d'œuvre importante. 

A. Adler     Adler s'est rapidement avéré être un collaborateur ambitieux et susceptible, peu enclin au rôle de disciple. Rapidement, Adler a élaboré ses divergences théoriques autour de l'idée du rapport dominant-dominé. À ses yeux, l'Oedipe n'est qu'une symbolisation d'une problématique bien plus fondamentale mettant en scène le faible petit garçon cherchant à compenser son infériorité physique face à son père dans son désir de dominer la mère. 

    Adler estimait que le poste de président de l'International Psycho-Analytic Association devait lui revenir et il prit ombrage de la nomination de Jung en 1910. Il ne fut pas satisfait que Freud lui offre la direction de la Société Viennoise de Psychanalyse, malgré son antipathie pour l'homme. Adler, qui dirigeait avec Stekel le Zentralblatt für Psychoanalyse, abandonna ses fonctions en 1911 pour créer, avec neuf des trente-cinq membres de la Société Viennoise une association qui allait devenir la Société pour la Psychologie Individuelle. 

    Après s'être éloigné de Freud, Adler a beaucoup œuvré dans le domaine de la pédagogie. Les sources de sa pensée semblent plus du côté de Marx, Nietzsche et Leibniz que chez Freud. 

    Quelques sites concernant Adler: 

 

Ludwig Binswanger

    Fort d'une double formation médicale et philosophique, Ludwig Binswanger tentera une synthèse des idées freudiennes et des théories phénoménologiques de Husserl et Heidegger. Il sera le grand penseur de tout le courant de l'analyse existentielle qui a beaucoup marqué certains courants de la psychanalyse et de la psychiatrie moderne. 

Ludwig Binswanger     Originaire des environs du Lac de Constance, Binswanger (1881-1966) provient d'une famille d'érudits. Son père œuvrait déjà dans le domaine clinique et un de ses oncles avait traité Nietzsche. Sa formation terminée, Binswanger vint combler le poste d'assistant de Bleuler laissé vacant par le départ de Karl Abraham pour Berlin. C'est au Burghölzli, auprès de Bleuler et Jung qu'il s'initiera à la pensée freudienne. Il aura l'occasion de visiter Freud avec qui il liera une certaine amitié qui perdurera malgré un certain éloignement sur le plan professionnel. 

    Lorsque, au début des années 1910, Jung rompt violemment avec le courant freudien, entraînant l'essentiel des disciples suisses, Binswanger reste un peu à l'écart, prenant ses distances face à tout ce conflit. Il sera, en 1919, du comité qui relancera la psychanalyse en Suisse en créant une Société officielle. Peu à peu toutefois il développera sa propre pensée sans que l'estime réciproque le liant à Freud ne soit remise en question. 

Eugène Bleuler

    Le nom de Eugène Bleuler est étroitement associé à la psychiatrie moderne. C'est lui qui le premier a développé le concept de schizophrénie qu'il va articuler à celui de démence précoce utilisé par Kraepelin. Les travaux de Bleuler ont marqué la conception de la maladie mentale au vingtième siècle. 

Eugène Bleuler     Originaire des environs de Zürich, Bleuler (1857-1939) a fait sa formation auprès des plus grandes sommités de son époque: Charcot, Magnan, Forel... Il obtient d'abord la direction de l'asile de Rheinau avant de succéder à Forel à la tête du célèbre Burghölzli à Zürich. Il aura alors au fil des ans des assistants qui deviendront des grands penseurs: Karl Abraham, Carl Gustav Jung, Ludwig Binswanger ou Eugène Minkowski. 

    Sans qu'il ne puisse jamais être vraiment considéré comme un disciple de Freud, Bleuler a durant une certaine période manifesté une grande sympathie pour la psychanalyse et a participé à quelques congrès. Il a toujours manifesté un certain malaise face à l'importance donnée à la sexualité dans la théorie freudienne. Après 1910, Bleuler s'éloignera peu à peu de Freud mais leur relation demeurera cordiale et même assez chaleureuse. 

 

Carl Gustav Jung

    Carl Gustav Jung (1875-1961) a eu une importance considérable au sein du mouvement analytique et est généralement considéré comme le prototype des dissidents, tant par l'impact de sa rupture que par l'ampleur du mouvement qu'il a par la suite créé. 

    Suisse d'origine, Jung était le fils d'un pasteur. Il fit des études en médecine, se spécialisa en psychiatrie puis entra au Burghölzli, célèbre hôpital psychiatrique de Zurich alors dirigé par le non moins célèbre Eugen Bleuler. En 1902-1903, il effectue un stage à Paris auprès de Pierre Janet puis revient à Zurich où il est nommé médecin chef au Burghölzli. 

Carl Gustav Jung    C'est dans ce contexte que Jung se présente chez Freud en 1907. Freud sera séduit par le prestige et la personnalité de Jung et verra rapidement en lui le fils spirituel qui pourrait assurer la survie de la psychanalyse, d'autant plus que Jung n'était pas juif. Des liens intenses se tissent alors entre les deux hommes, avec une ambivalence qui rappelle la relation de Freud et Fliess à l'époque de l'élaboration de la psychanalyse. 

    Jung a connu une ascension fulgurante dans la hiérarchie de la psychanalyse. Il devint éditeur du Jahrbuch en 1908, participa au voyage en Amérique en 1909 et devint le premier président de l'International Association of Psychoanalysis en 1910. 

    Dans son désir de trouver en Jung un continuateur de qualité, Freud a eu tendance à minimiser les ambivalences et les réticences de Jung. Les réticences de Jung avaient trait au rôle de la sexualité dans le développement psychique. En fait, Jung n'a jamais adhéré à la théorie psychanalytique que du bout des lèvres. Dès 1912 il prend de plus en plus de distance dans ses écrits, ce qui provoquera une retentissante rupture qui se concrétisera en 1914 par la démission de Jung de tous les postes qu'il occupait. 

    Après une période de troubles personnels, Jung a fondé son propre mouvement et produira une œuvre considérable qui lui attirera de très nombreux disciples. Délaissant les méandres de la psycho-sexualité, Jung s'établiera sur le domaine de la spiritualité. 
 

Otto Rank

O. Rank     Après avoir été pendant plusieurs années l'un des plus proches collaborateurs de Freud, Otto Rank (1884-1939) s'est éloigné au cours des années vingt en poussant plus loin les recherches sur les techniques actives entreprises de concert avec Ferenczi. Non seulement Rank n'a-t-il pas fait marche arrière lorsque plusieurs, dont Freud, ont souligné les dangers de telles pratiques, mais il est allé plus loin en élaborant une théorie qui, comme ce fut le cas de plusieurs dissidents, rejette dans l'ombre les aspects sexuels du conflit psychique. 

    Rank a élaboré au fil des ans une théorie qui, dans l'espoir de raccourcir les cures, prétend prendre un chemin plus direct vers la source ultime de l'angoisse qu'il situe dans l'expérience de la naissance. De ce point de vue, Rank a conclu qu'il n'était pas nécessaire d'effectuer le long travail d'analyse typique des cures classiques et qu'un travail bref focalisant directement aux sources premières de toute angoisse permettrait de guérir les névroses. 

    Rank a effectué un séjour de près de huit années à Paris qui lui ont permis de se lier avec Laforgue, Allendy, Henry Miller et Anaïs Nin. Il y fit aussi l'analyse de quelques membres de la communauté analytique. Toutefois, son séjour en France a eu peu de conséquences sur l'établissement de la psychanalyse dans ce pays. En 1934, Rank décida de reprendre la route des États-Unis où il poursuivit sa carrière. 

    Plus d'un ont tenté une analyse de ce virage de Rank en parlant de sa relation filiale avec Freud, de la découverte chez Freud d'un cancer de la mâchoire ou des relations souvent tendues au sein du comité. Ce qui semble avoir compté pour beaucoup, par contre, c'est l'accueil très chaleureux (et lucratif) qu'il reçut aux États-Unis où il a remporté un grand succès 

 

Wilheim Reich

    D'origine Galicéenne, Wilhelm Reich (1897-1957) est l'une des figures les plus connues de la dissidence freudienne. Poursuivant ses études de médecine à Vienne, Reich a tôt fait d'être admis à la Société Psychanalytique de Vienne, en 1920, où il rejoindra un groupe de brillants jeunes analystes. 

    Après un début de carrière brillant marqué par la publication de L'Analyse caractérielle dont la première partie constitue toujours un classique sur ce sujet, W. Reich s'est radicalement éloigné de la psychanalyse en s'orientant de plus en plus vers une vision marxiste de la société. Il s'est alors impliqué au sein du mouvement communiste et a élaboré une pensée qui soulèvera des désaccords tant du côté des analystes que des marxistes. 

    Un des grands problèmes de l'oeuvre de Reich vient du fait qu'il confond le refoulement et la répression de la sexualité. Le refoulement étant un processus intra psychique répondant à des nécessités défensives face aux conflits psychiques, alors que la répression est un processus social extérieur visant à contrôler les comportements sexuels d'une population, nous pouvons comprendre que Reich ait pu prôner une révolution sexuelle et une plus grande liberté sexuelle pour faire disparaître les névroses, alors que nous savons très bien que l'absence de contrôles externes adéquats augmente souvent la rigidité des défenses intra psychiques mises en place. 

    Reich a souvent eu à fuir la montée du nazisme en raison de ses idées révolutionnaires. Cette migration l'amènera à s'établir dans le Maine, aux États-Unis où il fondera en 1942 l'Orgone Institute, conformément à ses théories basées sur la puissance de l'orgasme. Vers la fin de sa carrière, Reich va élaborer des théories de plus en plus ésotériques qui ont eu peu d'impact, du moins dans les milieux analytiques. Reich à été emprisonné suite à un procès intenté par la Food and Drug Administration. C'est en prison qu'il mourra. 

Wilhelm Stekel

    D'origine polonaise, Wilhelm Stekel a d'abord contacté Freud en 1902 pour une brève analyse. Par la suite, il s'est joint au groupe de discussion du mercredi soir où il rencontra Alfred Adler. C'est avec ce dernier qu'il fonda, suite au congrès de Weimar, le Zentralblatt für Psychoanalyse dont ils assumèrent la direction. 

Wilhelm Stekel    Il faut lire la correspondance de Freud pour constater à quel point il tenait en piètre estime ces deux comparses qui lui causaient bien des tourments. Si Adler a rompu d'une façon plutôt fracassante, Stekel est resté bien plus ambivalent. Prenant prétexte d'une divergence de vue concernant la publication d'un texte de Tausk, Stekel remit sa démission de la Société Viennoise de Psychanalyse mais refusa d'abandonner son poste au sein du Zentralblatt jusqu'à ce que la première guerre mondiale ne mette un terme à sa publication. 

    Stekel a tenté par la suite de renouer avec Freud mais celui-ci n'avait aucune envie de reprendre les vieilles querelles. Stekel pratiquera une méthode d'analyse brève impliquant une participation plus active du thérapeute. On ne lui connaît pas vraiment de disciple. 

Georg Groddeck

    Georg Groddeck (1866-1934) occupe une place à part au sein de ceux que nous pouvons considérer comme des dissidents. En effet, Groddeck avait déjà élaboré sa propre vision théorique lorsqu'il entre en contact avec Freud qui, impressionné par les idées de ce médecin original, s'empressera de vouloir le considérer comme un des siens. 

Georg Groddeck     En fait, le premier contact entre Freud et ce médecin de Baden-Baden datait de 1912 alors que Groddeck avait publié un texte critiquant vivement la psychanalyse. Ce fut quelques années plus tard que Groddeck reprit contact avec Freud pour s'excuser et avouer qu'à l'époque il comprenait mal la psychanalyse. C'est suite à cette lettre que s'est développée une correspondance entre les deux hommes. 

    C'est à Groddeck que Freud a emprunté le concept du Ça, en modifiant considérablement le sens qu'il donnait à ce terme toutefois. Pour Groddeck, Das Es représente la force inconnue qui gouverne les gens et qui est à la source de toutes les maladies physiques. Freud en fera l'instance psychique réservoir des pulsions. 

    Groddeck, qui ne fut jamais analyste, fréquentait tout de même les congrès et les réunions. Il choquait souvent l'assistance en se décrivant comme un analyste sauvage. Ferenczi a été fort impressionné par les idées de Groddeck et discuta souvent avec lui de ses propres idées sur les techniques dites actives. 

 

Otto Gross

Otto Gross   Otto Gross (1877-1920) est une figure méconnue de la dissidence freudienne. Lui-même se désignait comme un disciple de Freud et se percevait comme appartenant à la gauche freudienne, alors que Freud le considérait comme "perdu" pour la cause. Son histoire est tragique.

   La vie de Otto Gross est parsemée de rencontres avec des grands hommes et de manifestations graves de maladie mentale. Originaire d'Autriche, Otto Gross est le fils de l'un des fondateurs de la criminologie. Son père qui manifestait un autoritarisme radical le poussa vers la carrière psychiatrique. Jeune homme brillant, esprit doué d'originalité, Otto Gross était aussi un grand toxicomane.

   Entre deux cures de désintoxication, ce jeune homme brillant mais tourmenté trouve la force de se marier, être nommé Privatdozent et devenir l'assistant du grand Kraepelin à Munich. C'est alors qu'il découvre l'oeuvre de Freud et  décide de s'orienter vers cette jeune science à laquelle il mêlera ses convictions philosophiques pour prôner une liberté sexuelle frôlant la débauche.

   Mêlé à de sombres histoires de suicide, Otto Gross a éprouvé par période des ennuis avec la justice. Vers 1907 il est interné au Burghölzli sous les soins de Jung qui entreprend une analyse dont il discute régulièrement avec Freud dans leur correspondance. La démarche échoue lamentablement, Gross prend la fuite et s'adresse à Stekel qui le prend en traitement sans obtenir un plus grand succès.

   Otto Gross continua pendant encore quelques années à pratiquer la psychanalyse selon ses conceptions personnelles. Mêlé à nouveau à une histoire de suicide et en raison de ses idées gauchistes, Otto Gross fut poursuivi par la police et termina sa vie errant. Il mourut gelé, complètement abandonné sur un trottoir de Berlin.

Visitez le site de l'International Otto Gross Society ce site consacré à cet auteur.

Ronald David Laing

   Ronald David Laing a été l'un des plus importants apôtres du mouvement connu sous l'appellation partiellement fausse de "antipsychiatrie", une dénomination qu'il contestait lui-même puisque sa démarche ne visait pas l'abolition de la pratique psychiatrique mais un changement radical dans la conception de la maladie mentale et dans la pratique clinique.

   Né à Glasgow le 7 octobre 1927, Ronald D. Laing fit de brillantes études en médecine avant de se spécialiser en psychiatrie. Il entreprit sa carrière comme psychiatre au sein des forces armées britanniques. Revenu à la vie civile, il travailla d'abord à Glasgow puis se joignit à la formidable équipe de la Tavistock Clinic de Londres. Il entra en analyse chez Charles Rycroft, s'intéressa aux travaux de Winnicott qu'il côtoyait, et se joignit, au sein de la Société britannique de psychanalyse au "middle group".

    Esprit contestataire, révolté et résolument anticonformiste, Ronald D. Laing se passionnait au cours des années 1950-1970 pour la pensée de Marx et pour la critique sociale. Cette réflexion l'amena à fonder avec Cooper et Easterson le mouvement antipsychiatrique qui se fondait sur une contestation radicale de la pratique psychiatrique, de l'institution et de la notion même de maladie. Immigré aux États-Unis, Laing participa à la création de la Philadelphia Association and Mental Health Charity qui mit sur pied diverses ressources dont Kingsley Hall est assurément la plus connue.

   Idéaliste, Laing était un homme de contradictions et de désenchantements. Profondément déçu des échecs des mouvements révolutionnaires de la fin des années soixante, Laing s'est graduellement retiré, abandonnant non seulement la psychanalyse dont il s'était déjà considérablement éloigné, mais aussi l'antipsychiatrie dont il était un grand prêtre. Il se tourna alors vers la pensée orientale et les théories de la réincarnation.

   Laing a connu une triste fin de vie, payant le prix fort d'avoir plongé sans protection dans l'univers de la folie. Dans son écrit autobiographique de 1985 (Sagesse, déraison et folie. La fabrication d'un psychiatre), Laing avoue son échec et remet en question l'ensemble de son oeuvre. Les beaux principes n'avaient pas permis de traiter la folie de ses patients schizophrènes ni d'ailleurs de changer la société.

   Ronald David Laing est décédé le 23 août 1989 à l'âge de soixante et un ans à Saint-Tropez dans le sud de la France.

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